Le jour où j’ai su que j’allais quitter le salariat
Chère lectrice, cher lecteur,
C’était un vendredi de juin, en fin de matinée.
Je rédigeais un mail à mon bureau.
Dans ma diagonale, le bureau du patron.
Voilà mon chef qui arrive dans l’open space, un flyer à la main, et le tend au patron.
Ce dernier jette un coup d'œil, se lève et lui rend.
“Regarde là. T’as pas l’impression d’avoir oublié quelque chose ?”
Mon chef relit son flyer, interdit.
“Mince. J’ai oublié un champ.”
Le patron acquiesce, l’air calme. Mais je vois dans son œil quelque chose de malsain. Un regard de prédateur.
“Imagine, si on en avait fait imprimer 10 000 comme ça.”
Mon chef s’excuse et baisse la tête.
“Pardon A*****. Je vais corriger ça tout de suite.”
Il tourne les talons et s’apprête à repartir, quand l’impensable arrive.
À l’exact moment où mon chef se retourne, le patron lui claque une gifle derrière la tête.
La petite gifle humiliante, comme on donne aux gamins.
Et il ajoute :
“P’tite tête, va.”
Je me fige.
Mon chef se fige.
Je le vois blêmir.
Je vois sa mâchoire qui se tend.
Il va lui casser la gueule.
À cet instant, c’est la seule chose à laquelle je pense.
Il va lui casser la gueule.
Mais non.
Mon chef reste une seconde comme ça. Mâchoire tendue et poings serrés. Avec le patron dans son dos, qui vient de lui mettre une gifle comme à un gosse.
Et il repart.
D’un pas rapide, mine basse, il retraverse l’open space pour corriger son flyer.
Moi je ne dis rien.
Je suis juste abasourdi.
Je me demande comment j’aurais réagi, si on m’avait fait ça.
Puis je pense “Mais personne n’aurait osé me faire ça.”
Puis j’hésite.
Mon chef est un mec normal.
Le genre de mec à qui on peut s’identifier.
Si lui a pris une gifle, tout le monde peut prendre une gifle.
Et si lui n’a rien dit, tout le monde peut rester silencieux.
Même moi.
Cette pensée pèse de tout son poids dans mon esprit.
Même moi, qui ne me suis jamais laissé faire, je pourrais un jour prendre une gifle par mon patron, et ne rien dire, parce que j’ai des gosses à nourrir et un crédit à rembourser.
Car c’était ça, la mâchoire crispée et le teint blême de mon chef.
En une seconde, le calcul était fait.
Oui, il aurait pu démolir le patron. Un grand type maigre, avec des genoux cagneux, pas sportif pour un rond…
Pas vraiment une menace.
Mais il ne pouvait pas se payer le luxe de perdre son job.
Il avait une femme, trois gosses, et une nouvelle maison.
Il avait besoin de ce job, et même besoin de gagner encore davantage.
Alors il n’a même pas osé répliquer.
Dire au patron “Hé, vous faites quoi là ? Vous vous prenez pour qui ?”
Même ça, il s’était assis dessus.
Il a ravalé toute sa haine et tourné les talons.
Puis il est descendu fumer deux clopes de suite pour se calmer.
Moi, j’ai su ce jour-là que je ne voulais travailler pour personne.
Car je serais incapable de me regarder en face, si ça devait m’arriver.
J’ai travaillé nuit et jour pour maîtriser la Compétence #1 pour gagner la Guerre de l’Attention sur Internet.
J’ai lancé mon business.
Et je suis parti.
Amicalement,
Sam
Kaïros Formations
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